ANALYSE : le smart power chinois ou la fabrication du consentement

ANALYSE : le smart power chinois ou la fabrication du consentement

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La diplomatie publique chinoise passe aussi par ses fleurons industriels et ses start-ups. Les entreprises chinoises de BTP, de Mines, de transports, bref, de tous les secteurs, investissent massivement en capital. Les start-ups et entrepreneurs chinois savent parler aux africains : ils les encouragent à créer des entreprises et de se lancer dans le numérique. Zack Ma est par exemple très bien écouté, il inspire beaucoup de jeunes africains pour son histoire personnelle et la manière par laquelle il a réussi à créer Alibaba, un des mastodontes du e-commerce mondial. Il est optimiste et évoque bien souvent des sujets cruciaux pour le développement du continent. Il ne donne pas de leçons et ne s’érige pas en puissant. Dans son attitude, il paraît modeste et humble. Il le sait, le XXIe siècle, c’est celui de l’Asie et, la Chine en est le dragon. Dans le milieu des start-ups en Afrique, Zack Ma est une référence et un modèle de réussite qui inspire. Sa parole porte.
La Chine essaie de donner de l’espoir aux africains en affirmant que l’Afrique d’aujourd’hui est à l’image de la Chine d’il y a 40 – 50 ans. La Chine parle à l’Afrique en dépassant les clichés qui collent au continent. C’est là aussi, toute sa force de frappe.
Selon les résultats d’un rapport d’étude du Cabinet McKinsey&Company, portant sur l’engagement économique chinois en Afrique, on s’aperçoit que le continent compte 10.000 entreprises chinoises. L’étude suggère « qu’environ 90 pour cent de ces entreprises appartiennent à des intérêts privés, remettant en question la notion d’un effort d’investissement monolithique coordonné par l’État par « China, Inc. »
Bien que les entreprises publiques aient tendance à être plus grandes, en particulier dans des secteurs spécifiques tels que l’énergie et les infrastructures, le grand nombre d’entreprises chinoises privées travaillant à leurs propres fins de profit suggère que l’investissement chinois en Afrique est un phénomène davantage axé sur le marché qu’on ne le croit généralement. ».
L’étude montre aussi les domaines dans lesquels ces entreprises sont impliquées. « Les entreprises chinoises opèrent dans de nombreux secteurs de l’économie africaine. Près d’un tiers sont impliqués dans la fabrication, un quart dans les services et environ un cinquième dans le commerce, la construction et l’immobilier. Dans le secteur manufacturier, nous estimons que 12% de la production industrielle de l’Afrique – évaluée à quelque 500 milliards de dollars par an au total – est déjà assurée par des entreprises chinoises. Dans le domaine des infrastructures, la domination des entreprises chinoises est encore plus prononcée et elles occupent près de 50% du marché africain de la construction sous contrat international ».
La Chine en Afrique : un fournisseur de marchandises et un ...
La Chine est devenue en deux décennies seulement, le premier et puissant partenaire économique de l’Afrique. Elle a exploité toutes les faiblesses du multilatéralisme occidental. En 2008, alors président de la République du Sénégal, Abdoulaye Wade affirmait dans les colonnes de Financial Times que « la Chine a aidé les nations africaines à construire des projets d’infrastructure en un temps record… un contrat qu’il faudrait cinq ans pour discuter, négocier et signer avec la Banque mondiale prend trois mois avec les autorités chinoises ».
Voilà une des explications à la multiplication des volumes d’investissement et de l’octroi de prêts chinois aux pays africains. Procédures simplifiées. Bureaucratie réduite. Allègement du temps de signature des contrats.
La stratégie de smart power chinois n’a rien de nouveau, elle est inspirée de celle des Etats-Unis, qui, entre autres, utilise l’industrie cinématographie, la projection de la puissance militaire, le financement des ONG locales en Afrique. Elle s’est aussi inspirée de la France, avec en l’occurrence la langue française et le modèle de l’Agence française de développement. Seulement, quand la Chine copie, elle l’adapte à ses réalités et à sa vision stratégique.
Le duel entre le consensus de Pékin et le Consensus de Washington en Afrique
C’est pourquoi dans le financement des infrastructures en Afrique, la Chine n’a que faire de la bonne gouvernance et la démocratie. Déjà qu’elle est à l’antipode de ces principes occidentaux, cela rime avec sa philosophie.
Pour la petite histoire, le « consensus de Washington » a été forgée après la guerre froide. Il est conçu sur le modèle du néo-libéralisme américain de la démocratie. Le « consensus de Pékin », vous pourrez vous en douter, est l’opposé mais total. Il plaide pour un modèle, un régime et une gouvernance néo-autoritaire, un Etat fort et puissant. Wall Street vs. Shanghaï ?
Les occidentaux suggèrent la transparence dans la signature des contrats. Toute entrave à cette exigence peut conduire à des sanctions et des gels des avoirs. Mais à bien des égards. Nous connaissons le scandale des « Panama Pepers » que le lanceur d’alerte américain, Edward Snowden, exilé en Russie, qualifiait de « La plus grande fuite de l’histoire du journalisme vient de voir le jour, et elle concerne la corruption ». Beaucoup de hauts responsables africains avaient été cités dans ce scandale de corruption et de blanchiment d’argent.
Puisqu’en Afrique, il y a encore quelques dictateurs qui sévissent et des réseaux d’officines aux pratiques douteuses qui opèrent, collaborer avec la Chine et accumuler des prêts, quitte à sceller l’avenir des pays, est comme de l’eau à boire. Qu’on ne s’étonne pas. Beaucoup de pays africains voient dans le partenariat avec la Chine, un nouveau départ et une nouvelle manière de se faire de l’argent sans se soucier de transparency international ou des représailles de Paris et Washington.
Le duel entre le consensus de Pékin et le consensus de Washington en Afrique profite à deux catégories de classes. D’un côté, nous avons une population très pauvre et exposée à tous les dangers possibles et inimaginables, à laquelle le consensus de Washington pourrait à terme bénéficier. Parce que les entreprises du secteur des mines par exemple ont l’obligation de participer au développement des localités dans lesquelles elles interviennent directement. Nous avons aussi le soutien et le financement des ONG locales qui œuvrent dans l’humanitaire et l’autosuffisance alimentaire, etc. Cela s’appelle la démocratie et la bonne gouvernance.
De l’autre côté, nous avons les élites et les petits comités qui gravitent autour des palais présidentiels, qui bénéficient des retombées du consensus de Pékin. Au niveau des populations, c’est le chômage. Pour les plus chanceux qui travaillent dans les entreprises chinoises, le rapport de subordination est très présent. Le niveau du traitement salarial et des conditions de vie n’a rien de comparable dans les entreprises autres que chinoises en Afrique. Malgré tout, l’Afrique doit son développement et sa croissance actuels à la Chine. Cela est incontestable. Seul bémol : cette croissance n’est pas ressentie par les populations qui se voient de plus en plus pauvres.
Malgré les fayotages extrêmes de la Chine en Afrique, l’empire du milieu essuie un revers
Plusieurs nécros rappellent que les africains ne sont pas assujettis aux manœuvres chinoises. Alors, petit point d’attention. En parlant d’africains, il s’agit là de la société civile et de la population en grande majorité.
Parmi les ballons d’essais plus ou moins crevés, qui parlent de la Chine à la corne de l’Afrique en passant par l’Afrique de l’Est jusque dans la région ouest notamment, nous avons la création au Kenya, du siège africain de la chaîne de télévision China Global Television Network Africa. Cette chaîne est directement gérée par la chaîne de télévision publique chinoise, China Central Television. A partir de Nairobi où elle émet, elle coordonne tous ses bureaux africains.Actualités en direct au Mali : Actu, vidéos et infos - La Chine en ...
La Chine veut contrer les médias occidentaux en proposant aux Africains une offre médiatique plus compétitive et globale. C’est pourquoi nous voyons une vague d’étudiants africains qui partent se former en journalisme en Chine, par le biais d’un système de bourse. On le sait. La Chine a consacré une grande partie du financement de son programme « Comprendre la Chine » aux médias et à l’éducation. Objectif : promouvoir son image à l’international. Est-ce qu’il est possible aujourd’hui de comprendre les effets enduits de la stratégie de smart power chinois en Afrique ? Oui, cela est bien possible. Il suffit pour y arriver d’observer les réactions des africains sur le terrain et non sur les réseaux sociaux uniquement. Parce que passer sur un réseau social pour mesurer les retombées de l’influence chinoise sur le continent est un procédé illusoire.
Malgré les fayotages extrêmes de la Chine en Afrique, l’empire du milieu essuie un revers. Le 12 avril dernier, les Africains vivant dans la province chinoise de Guangdong, précisément dans la ville de Canton, ont été victimes d’actes discriminatoires et racistes. Très vite, le département d’Etat américain, au travers de son porte-parole a réagi : « Les abus et mauvais traitements à l’encontre des Africains vivant et travaillant en Chine rappellent tristement à quel point le partenariat entre la République populaire de Chine et l’Afrique est creux ».
Seulement, là, il ne s’agit pas de partenariat. Ce parallèle montre bien l’agacement de Washington à l’égard de la coopération Chine-Afrique. On le comprendra plus loin dans la déclaration du porte-porte. « « Il est malheureux, mais pas surprenant, de voir ce genre de xénophobie des autorités chinoises à l’égard des Africains. Tous ceux qui observent les projets chinois à travers l’Afrique connaissent ce genre de comportement injuste et manipulateur » renchérit-il. Sans surprise, le nouveau porte-parole chinois des Affaires étrangères, Zhao Lijian a fustigé le comportement des américains avant de rappeler que l’Afrique et la Chine ont toujours été de bons amis, de bons partenaires et de bons frères.
« La politique amicale de la Chine envers l’Afrique ne changera jamais, notre amitié avec les pays africains et leur peuple ne faiblira jamais, et nous ne ferons jamais de discrimination à l’encontre de nos frères africains » déclare Zhao. Cela montre bien l’intérêt qu’ont les chinois et les américains pour l’Afrique. Nous n’allons pas nous y attarder.
Par ailleurs, l’ambassadeur du Nigéria en Chine n’a pas manqué de rappeler à l’ordre les autorités chinoises, dans un ton moins diplomatique. Une vidéo, devenue virale sur les réseaux sociaux, montrait le diplomate très en colère, en train de hausser le ton devant une autorité chinoise. Très rapidement, de nombreux pays africains ont multiplié les demandes de clarification sur les conditions de vie des ressortissants africains et la manière de laquelle ils sont traités par les autorités chinoises.
Les réactions se sont multipliées du côté des citoyens africains de l’intérieur avec des condamnations, des indignations et des saccages de quelques biens chinois. Sachant que beaucoup d’africains n’apprécient pas les chinois pour leur autoritarisme et également leur racisme, peut-on affirmer que le smart power chinois en Afrique aura du mal à réussir ? Il est trop tôt pour se prononcer sur cette question qui aurait mérité qu’on s’y attarde.
Le bouleversement ethnologique de l’Afrique
L’histoire du continent africain est pleine d’enseignements. Mais quels enseignements ? Ce ne sont pas ceux qui servent de spectacle aux médias, non. Noam Chomsky (Linguiste et professeur émérite au Massachusetts Institute of Technology) et Hedward Herman (Economiste et professeur émérite à la Wharton School of Business de Pennsylvanie) affirmaient à juste titre qu’« Il n’aura échappé à personne que le postulat démocratique affirme que les médias sont indépendants, déterminés à découvrir la vérité et à la faire connaître ; et non qu’ils passent le plus clair de leur temps à donner l’image d’un monde tel que les puissants souhaitent que nous nous le représentions, qu’ils sont en position d’imposer la trame des discours, de décider ce que le bon peuple a le droit de voir, d’entendre et de penser, et de « gérer » l’opinion à coups de campagne de propagande ».
L’analyse du discours médiatique est passionnante, malheureusement, ce n’est pas le sujet. Donc, passons. Les enseignements dont il est question, c’est la nouvelle Afrique, celle qu’on refuse de voir et de comprendre. L’Afrique révoltée et en ébullition. Des décennies de privation de liberté trouvent aujourd’hui leur justification dans l’affirmation d’un nouveau leadership, d’une soif de considération et d’un traitement d’égal à égal. La nouvelle génération d’africains, parmi elle, la diaspora qui, exerce une grande influence sur les populations autochtones, n’entend pas baisser les bras et regarder le continent se vider de ses ressources, sans bouger un petit doigt.
Le bouleversement ethnologique de l’Afrique donnera à la Chine de la graine à moudre. L’Afrique est composée majoritairement de jeunes. Nous assistons à un accès certes limité mais progressif aux technologies numériques dont les réseaux sociaux. Internet participe à aider la liberté longtemps confisquée en Afrique à se développer de manière accélérée. Cette accélération, les dirigeants ne peuvent que l’accompagner. Ainsi, les africains observent le monde et consomment très fortement les médias occidentaux dont BBC et France Média Monde.
Il est apparu une nouvelle génération d’activistes africains très actifs sur Facebook et Twitter, devenus dans le temps, la vitrine de la société africaine et les avocats des causes d’un continent riche. Leur principal axe de communication : l’impérialisme occidental et la FrançAfrique. Bientôt, ils braqueront leur projecteur sur la Chine. Et ça risque de faire mal. Mal, parce que le sentiment antichinois est très fort en Afrique.
Il suffit d’une petite étincelle pour que tout s’enflamme. A ce jour, la Chine n’a pas de contrôle sur ces derniers, qui sont plus écoutés que les dirigeants et dont les propos sont comme une parole d’évangile. Il y a aujourd’hui une grande défiance entre les dirigeants africains et leurs populations. Leur légitimité est très souvent remise en cause. Parmi ces activistes, on compte beaucoup de radicaux.
Les changements qui s’opèrent sur le continent sont encore peu visibles. Mais ils font leur chemin de Compostelle
Dans le microcosme des activistes africains, deux noms sortent du lot : Kemi Séba (de son vrai nom Stellio Gilles Robert Capochichi) et Nathalie Yamb. Kemi Seba est français et Nathalie Yamb suisse. Aiment-ils l’Afrique plus que les Africains ? Pourquoi subitement se portent-ils en défenseurs de causes africaines tout en se lançant dans la politique ? Pourquoi font-ils un si grand bruit ? Quelle est l’origine de leur combat et qu’est-ce qui les motivent autant pour porter des gants ? Une haine de la France ou une volonté de sauver l’Afrique ?
Quand on observe très bien leur mouvement et leur agitation, on comprend qu’ils ont des modes de penser et manières d’agir très décalés des africains. La violence verbale et la vulgarité dans la prise de parole sont extraordinaires. Faut-il rappeler qu’en Afrique, le respect est inné, surtout envers les aînés et les sages. Il aurait été bien d’analyser en profondeur les motivations profondes de ces « panafricanistes ». Voilà la dose de digression.
Les changements qui s’opèrent sur le continent sont encore peu visibles. Mais ils font leur chemin de Compostelle. Ils passent par la société civile (mouvement Y en a marre au Sénégal, le FNDC en Guinée, entre autres). La Chine soutient des dictateurs et participe à leur maintien. Nous l’avons vu récemment en Guinée où la Chine a des intérêts dans les sociétés minières. La Chine aura beau déployer son arsenal « Belt and Road », tant qu’elle n’intégrera pas la société civile africaine dans son agenda, elle aura de sérieuses difficultés à faire marcher son influence.
Voilà quelques signes avant-coureurs qui pourraient expliquer l’improbable échec d’une influence chinoise avec les élites et sans les populations.
Kossa CAMARA
Etudiant en Master 2 Intelligence stratégique, Analyse des Risques et Territoire à l’Université Gustave Eiffel. (In GuineeMonde.com)